dimanche 31 août 2008

Le robot fou qui se prenait pour D'Artagnan - nouvelle de SF

- Ca fera 11,50€, commença Eva en se frottant les yeux. Vous avez la carte de fidélité ?
- Non. Voilà ma carte de paiement, répondit la cliente d'une voix impatiente en lui tendant brusquement une carte dorée.
Eva prit la carte sans se presser et la plaça dans la machine. Elle aimait prendre délibérément son temps quand une cliente montrait des signes d'impatience. C'était son seul pouvoir après tout : la capacité d'agacer les clients agaçants. Elle ne put réprimer un sourire quand elle vit que la carte ne passait pas.
- Madame, je suis désolé mais votre carte ne passe pas.
- Comment ça ? Vous avez dû mal la mettre, reprit la cliente dont l'énervement devenait de plus en plus visible. Essayez avec cette carte, c'est celle de mon mari.
- Cette fois, ça a l'air de marcher. Veuillez taper votre code.
La cliente s'exécuta pendant que le robot domestique qui l'accompagnait se saisissait avec l'un de ses 4 bras articulés des dernières courses posées en bout de caisse. Eva ne put s'empêcher d'admirer avec quelle grâce et avec quelle dextérité ces bras multiples se déplaçaient, rangeant les articles dans de multiples sacs.
Eva attendit que le paiement soit accepté avant de tendre le ticket à la cliente pressée d'un geste las. Parfois, elle s'amusait à compter le nombre de fois où elle faisait ce geste en une journée. Aujourd'hui, elle en était à 156. Elle suivit du regard la cliente qui s'éloigna d'un pas vif, suivi de près par son robot domestique ultra moderne, qui portait une dizaine de sacs plastiques à l'aide de ses 4 bras.

Eva jeta un coup d'oeil à sa montre. C'était l'heure de la fin de son service. Elle se tourna vers le client qui venait de commencer à déposer ses courses sur le tapis.
- Monsieur, ça ne sert à rien. Je suis fermé. Vous pouvez aller voir ma collègue à côté. Merci !

Eva se leva et fit rapidement un signe pour saluer ses collègues qu'elle n'appréciait guère par ailleurs. Elle rentra dans la salle de repos et se changea rapidement. Elle n'avait pas de temps à perdre. La vente aux enchères des robots avait déjà dû commencer.
Depuis toute petite, Eva était passionnée par les robots. Par ce qu'ils étaient capables de faire. Elle s'étonnait d'ailleurs que les robots n'aient pas encore remplacés toutes les caissières dans son supermarché. Elle avait entendu dire qu'il s'agissait d'une décision marketing de son enseigne, qui avait voulu se différencier vis à vis de ses concurrents en gardant des caissières humaines. Un moyen soit disant pour préserver le contact humain entre le personnel de l'enseigne et la clientèle et ainsi accroître sa satisfaction... Ceux qui avaient dit ça ne devaient pas faire souvent leur courses...

Eva sortit dans la rue et souffla un grand coup, soulagée de sortir de ce supermarché qu'elle supportait de moins en moins. Elle venait à peine de faire quelques pas sur le trottoir de l'Avenue Montaigne quand elle aperçut au loin le tramway qui approchait. Elle se mit à courir, gênée par sa jupe et ses chaussures de ville et réussit à l'attraper in extremis. Le tramway était dépourvu de chauffeur, il marchait automatiquement. Une vieille dame, surprise par le démarrage du tramway, bouscula Eva avant de s'excuser abondamment. Eva lui fit signe que ce n'était pas grave et l'invita à s'asseoir. Puis elle sortit son livre préférée, un vieux bouquin : « Le cycle de Fondation » d'Isaac Asimov. Impatiente, elle entama le chapitre 12 pour la 4ème fois. Elle ne se lassait pas de ce livre...

Eva était une jeune femme de 22 ans, avec de longs cheveux bruns et des yeux marrons rêveurs. A en croire le nombre d'hommes qui la draguaient à la caisse, elle se doutait qu'elle devait avoir un physique plaisant même si elle regrettait que sa poitrine ne se soit pas davantage développée. Pas très douée pour les études, elle n'avait qu'un bac STT en poche et n'avait pas voulu aller au delà. Son boulot ne lui plaisait pas particulièrement mais lui permettait de vivre convenablement. D'autres n'avaient pas cette chance.

Elle avait à peine eu le temps de lire 5 pages de son livre lorsque, relevant brièvement la tête, elle vit qu'elle était presque à destination. Elle se dépêcha de terminer sa page avant de sauter du tramway. L'horloge géante en face d'elle lui indiqua que la vente aux enchères était déjà commencée depuis une quinzaine de minutes. Elle accéléra donc le pas pour arriver à l'entrée de la salle de vente. Elle accepta de se laisser fouiller par l'une des agents de sécurité puis rentra discrètement à l'arrière de la salle, où elle trouva une place libre à côté d'un homme bedonnant qui suait à grosses gouttes.

Eva adorait ces ventes aux enchères au cours desquels des robots dont le propriétaire voulait se séparer étaient vendus aux plus offrants. Elle avait vu, au cours des 2 ans durant lesquels elle était venu dans cette salle chaque semaine, toute sorte de robots : des beaux, des usés, des innovants avec des facultés extraordinaires ou des complètement dépassés. La plupart des robots vendus ici étaient des robots « ménagers », censés aider les humains dans leur vie quotidienne, en portant leurs courses, récurant leurs toilettes, nettoyant leurs carrelages...Voire même en leur préparant des petits plats gastronomiques pour les plus évolués. Le rêve d'Eva était de pouvoir acheter un jour un de ces robots. Ses parents étant contre le principe même d'utiliser des robots, arguant que les hommes ne devaient pas devenir des “assistés”, ils avaient toujours refusés de lui avancer l'argent qui lui manquait pour s'en payer un. Mais Eva économisait depuis presque 4 ans pour cela et savait qu'elle pourrait un jour se faire ce cadeau.

Elle regarda avec attention la 1ère vente : il s'agissait d'un robot nouvelle génération dont la mise à prix était fixée à 32 000€. Ce robot, appelé DGZ24 mais surnommé « robot babby sitter » était selon le commissaire priseur LA solution pour ne plus vivre un calvaire en ayant des enfants en bas âge. Capable de lire des histoires (plus de 100 000 différentes en 15 langues), de chanter des berceuses, de donner le biberon et même de changer les couches, ce robot disposait de capteurs high tech qui lui permettaient d'ajuster de manière très précise ses gestes à la mission qui lui était confiée. Une femme d'une quarantaine d'années, apparemment séduite, finit par l'obtenir pour 55 000€.
Les prochains robots furent plus standards. Eva fut tout de même amusé par un robot masseur, dont la voix sexy reproduisait à s'y méprendre celle d'un acteur célèbre.
La vente aux enchères arrivait à son terme quand le commissaire priseur, apparemment gêné, annonça qu'un dernier robot était à vendre. Un robot défectueux dont l'ancien propriétaire venait de décéder. Le commissaire précisa que le coût nécessaire pour le faire réparer était trop important au regard de la vétusté du modèle. Le gros homme à côté d'Eva demanda en quoi le robot était défectueux. On lui répondit que le robot était devenu fou, les petits enfants de son propriétaire ayant tenté de modifier la programmation de sa carte mémoire. Depuis, ce robot était fermement persuadé d'être D'Artagnan, un mousquetaire du XVIIème siècle. L'homme bedonnant demanda comment cela était possible. Avec un sourire en coin, le commissaire priseur l'informa qu'il s'agissait d'un robot « historien » chargé par son propriétaire d'enseigner l'histoire à ses petits enfants. Suite à leur petite expérience, les petits enfants avaient sans le vouloir fait de lui un robot fou, persuadé d'être quelqu'un d'autre, un incident apparemment rarissime.Le robot en feraille s'appelait DK18, mesurait 1m50, possédait 2 bras métalliques et était posé sur un socle doté de plusieurs roues, qui lui permettait de se déplacer sur des terrains plats ou peu accidentés. Son visage carré avait un côté amusant, avec 2 yeux rouges très lumineux et une bouche qui semblait bloqué dans un rictus de sourire.
La mise à prix commença à 3 000€, un prix à peine plus élevé que le prix des pièces détachées du robot. Une femme proposa 4 000€, amusé par sa folie. L'homme bedonnant en proposa 5 000€. Le commissaire priseur allait adjuger l'affaire quand Eva prit la parole d'une voix timide pour enchérir avec 6 000€. Son voisin, dont le front gouttait désormais abondamment, la regarda avec étonnement puis il souffla en se frottant les cheveux. Il ne monta pas plus haut.
Eva avait le coeur qui battait à tout rompre. Qu'est ce qui lui avait pris ? Elle venait de dépenser presque toutes ces économies pour un robot, un robot professeur d'histoire devenu fou, qui ne lui servirait à rien. Elle avait été prise par la folie du moment. En fait, elle savait très bien ce qui lui avait pris. Elle savait qu'elle aurait encore dû attendre au moins 1 an avant d'avoir assez d'argent pour s'acheter un vrai robot en bon état de fonctionnement. Et elle était trop impatiente pour ça. La vente aux enchères terminée, elle se précipita pour récupérer son bien. Elle eut un pincement au coeur lorsqu'elle dût régler les 6 000€. A ce moment là, elle pria pour que la défection du robot soit limitée. Elle n'avait pas eu le temps lors de la présentation succinte du robot de vraiment juger de ses capacités. On lui précisa alors qu'on pouvait lui livrer DK18 chez elle. Elle accepta, sachant que DK18 risquait d'avoir du mal à monter dans le tramway.

1H23 précisément plus tard, un homme vêtu d'un uniforme bleu lui demanda si elle était bien Eva Coujard. Elle répondit par l'affirmative et signa un papier. Le livreur la remercia avant de lui préciser que le robot était dans le couloir et qu'il lui appartenait désormais. Elle suivit du regard le geste du livreur et aperçut alors les 2 yeux rouges de DK18 dans la pénombre du couloir. Elle lui fit signe d'entrer. Le robot n'avança pas tout de suite.
- DK 18 ? Tu viens ? lui demanda Eva d'une voix douce comme si elle parlait à un chiot effarouché.
- Je m'appelle D'Artagnan, répondit DK18 d'une voix métallique.
- Ah oui, pardon. Tu viens D'Artagnan ? J'aimerais te montrer ton nouvel appartement.
Le robot s'exécuta de bonne grâce cette fois, le bruit de ses roues grinçant légèrement.
- Voilà, c'est ici que tu vas habiter, reprit Eva en lui montrant le salon. Tu seras mon fidèle serviteur, ajouta-t-elle avec un sourire.
Le robot releva la tête puis s'immbolisa soudainement en regardant son visage. Ses 2 yeux rouges se mirent soudain à briller d'une lueur plus intense.
- Je veillerai donc sur vous en ce lieu, ma dame, si telle est la volonté du Roi.
- Euh, et bien...(Eva réfléchit quelques instants avant de reprendre d'une voix assurée, tout en se remettant à sourire, amusée par le côté incongru de la situation). Oui tout à fait, c'est un ordre du Roi. Je suis la Comtesse Eva et le Roi a souhaité, étant donné la qualité de vos états de service, que ce soit vous qui soyez chargé d'assurer ma sécurité.
- Je suis très honoré de me mettre à votre service (Le robot s'inclina religieusement). Que souhaitez-vous que je fasse pour vous, Comtesse ? Dois-je enquêter sur ceux qui pourraient en vouloir à votre vie ?
Eva resta muette plusieurs secondes, surprise que DK18 accepte si facilement cette histoire de comtesse à dormir debout.
- Pas maintenant, D'Artagnan. A vrai dire, j'aurais une requête.
- Oui, Comtesse, tout ce que vous souhaiterez, je le ferai.
- Pour commencer, appelle moi Eva plutôt que Comtesse. Et je préférerai que tu me tutoies. Et que tu me regardes dans les yeux quand tu me parles plutôt que de te courber comme ça.
- Mais, cela n'est pas fidèle est protocole...
- Qu'importe le protocole, c'est un ordre et tu dois y obéir, le coupa Eva d'une voix ferme.
- Comme vous voudrez, Comt...Eva, répondit avec dépit DK18, résigné.

La sonnerie du téléphone portable d'Eva interrompit leur dialogue :
- Oui ? répondit Eva en décrochant. Non, ce soir, je ne pourrai pas venir Dani. J'ai...comment dire, un imprévu. On se voit demain ? Oui, au resto chinois, c'est bien. A 20H là-bas. OK. Bisous. (Elle raccrocha avant de se retourner vers le robot). Excuse moi. Alors, si tu me disais comment vont Portos et Aramis ?
- Comme il vous..., enfin comme il te plaira Eva, reprit le robot de sa voix métallique, avant de s'exécuter.

Au départ, Eva se demandait ce qu'elle allait faire de ce robot. Mais en discutant avec lui ce jour-là, elle le découvrit rapidement. Ce robot n'allait pas lui servir à faire le ménage ou à repasser ses habits. Il n'était plus adapté à cette utilisation traditionnelle. Il allait devenir un échappatoire, un moyen de quitter son morne quotidien : en l'écoutant, Eva avait l'impression de voyager dans le temps, de revenir au XVIIème siècle... DK18 était tellement persuadé d'être D'Artagnan qu'on finissait par y croire.

Le lendemain, Eva présenta D'Artagnan à Dani, son fiancé. Il n'apprécia pas vraiment le robot. A vrai dire, il demanda à Eva ce qui lui avait pris de payer 6000€ pour un robot fou. Il lui lista les dizaines de sorties qu'ils auraient pu se payer tous les deux si elle avait été moins égoïste. Vexée, Eva rentra seule chez elle ce soir là. Enfin pas tout à fait seule puisque DK18 était avec elle. En remontant la petite rue qui remontait jusque chez elle, la jeune femme donna un coup de pied dans une bouteille qui traînait par terre pour évacuer sa frustration. Elle regarda pendant tout le trajet par terre, repensant aux paroles de Dani. Quelque part au fond d'elle, Eva savait que son fiancé avait raison...
Docilement, sur ses 6 roues motrices, le sourire toujours figé, DK18 la suivait sans mot dire tout en jetant régulièrement des coups d'oeil à droite à gauche. En le voyant manquer de peu de perdre l'équilibre en descendant d'un trottoir un peu trop abrupt, Eva se détendit enfin. Qu'importe ce que penserait les autres. Elle aimait bien son robot et c'était bien ça le plus important.

Les jours suivants, la vie d'Eva reprit son cours normal. Elle décida de ne pas montrer le robot à ses proches pour éviter que l'on se moque de ce mousquetaire un peu spécial... Un robot par ailleurs très protecteur, qui avait l'air à chaque fois triste malgré son sourire figé lorsqu'Eva lui annonçait qu'il ne pourrait pas venir avec elle. “Et si l'on tentait de vous assassiner, Eva, comment ferez-vous pour vous défendre sans votre fidèle serviteur à vos côtés ?” répétait-il souvent. Une phrase tellement décalée dans la bouche de ce vieux robot qu'elle faisait toujours rire Eva.

Dani finit par accepter le robot voire même l'apprécier. Il appréciait l'humanité de ce robot qui se prenait tellement pour un homme qu'il semblait ressentir des émotions “humaines” justement, même si son timbre de voix restait toujours terne et monocorde.
Le soir, Eva rentrait du boulot en courant, pressée de retrouver “son robot” et de discuter avec lui des dernières intrigues de la cour du Roi...

Un matin froid de l'hiver 2018, alors qu'Eva avait rendez-vous chez son conseiller financier, elle décida d'emmener avec elle DK18. Elle avait envie de se changer les idées avant de rentrer dans une discussion qui promettait d'être compliquée avec son banquier sur l'état de ses comptes.
Sur le chemin, elle ne prêta pas attention aux gens qu'elle croisait qui dévisagèrent avec curiosité son robot, un robot dépassé et au comportement étrange. Eva continua sa route, menant une conversation animée avec DK18 sur les combats à l'éppée.
Elle s'engouffra avec soulagement dans la banque, située dans une rue chic de la ville, contente de quitter le froid au bénéfice de l'agréable air conditionné de l'agence. Elle s'approcha de l'accueil, toujours suivi comme son ombre par DK18 :
Bonjour, Madame. Je suis Eva Renori et j'ai rendez-vous avec Thierry Dumont à 9H30.
La jeune femme blonde de l'accueil se plongea quelques instants dans un registre avant de relever la tête avec un large sourire sans doute forcée :
Oui, tout à fait, il va vous recevoir. Je vous laisse patienter dans la salle d'attente quelques instants, juste là.

Eva ne se fit pas prier et pénétra sans plus attendre dans la salle d'attente. Plusieurs femmes y étaient déjà présentes, l'air distinguée et la tête haute. 2 d'entre elles étaient accompagnées de robots nouvelle génération à bras multiple, doté d'une ergonomie optimisé à tous les points de vue. Ces robots mesuraient chacun près de 2 mètres et semblaient géants face au 1m50 de DK18. Une petite vieille aux traits refaits qui semblait posséder plusieurs de ces géants regarda d'un air hautain DK18, semblant se demander comment on pouvait encore oser sortir avec une vieillerie pareille. Eva ne s'en préoccupa guère et s'assit avec bonheur sur un fauteuil en cuir rouge particulièrement douillet.
Elle commençait à peine à feuilleter le dernier “Paru vendu” quand elle entendit soudain un cri. En relevant la tête, elle vit que 2 hommes cagoulés et apparemment armés étaient entrés dans l'agence. Ils avaient d'ores et déjà neutralisé le vigile et ils faisaient signe à la blonde de l'accueil, visiblement complètement paniquée, de leur indiquer où se trouvait le directeur de l'agence. Elle se leva en tremblotant et fut suivi dans un couloir par le plus grand des 2 braqueurs. L'autre se mit immédiatement à réunir toutes les personnes présentes pour les prendre en otage. Au passage, ils leur demandaient de se délester de tous leurs effets personnels.
Eva sentit une boule se former dans sa gorge quand elle le vit pousser la porte transparente de la salle d'attente. La cagoule lui recouvrait entièrement le visage. Seuls 2 trous laissaient apparaître des yeux noirs en colère. Sa voix nerveuse de stentor montrait qu'il ne plaisantait pas.
La petite vieille tresaillant de peur lui ouvrit toute de suite son portefeuille, avant de retirer d'une main hésitante ses nombreux bijoux, sous l'oeil neutre de ses robots géants.
Eva savait que les robots ne pouvaient rien faire, quelque soit leur taille, face à des humains. Cela est une des règles d'or de leur programmation : ne jamais lever la main sur l'homme, quoiqu'il arrive, pour éviter d'éventuels dérapages. Elle ne fut donc pas surpris de leur passivité.
Quand l'homme à la cagoule s'approcha d'elle d'un air menaçant, le pistolet pointé sur elle, Eva vit du coin de l'oeil DK18 approcher du dos du braqueur. Il était muni d'un parapluie qu'il avait emprunté à la vieille dame. Il abattit son manche avec une force non contenue sur l'arrière de la tête de l'homme aux yeux noirs, qui s'écroula immédiatement, apparemment assomé.
Eva ne pouvait pas en croire ses yeux. DK18 venait d'assomer un humain ! Il venait de bafouer une loi fondamentale de la robotique ! Pour elle, pour sa sécurité. Elle suivit du regard DK18 qui venait de quitter la salle d'attente, toujours armé de son parapluie. Il s'avança dans le hall central où l'autre braqueur alerté par le bruit arrivait en courant. Le grand cagoulé, complètement surpris par ce petit robot qui fonçait droit sur lui, se figea, avant de s'effondrer lui aussi sur le sol assommé par un cuop de parapluie.
Eva vécut cette scène comme une spectatrice. Affalée sur son fauteuil, dépassée par les événements, elle se rendit compte que ses mains tremblaient. Elle vit DK18 se rapprocher d'elle, les 2 lumières rouges lui servant d'yeux brillant d'une intensité plus forte qu'habituellement. Il entama de sa voix métallique et monocorde habituelle :
Tout va bien Eva ? Incontestablement, ces hommes en voulaient à votre vie, mais n'ayez crainte, je les ai mis hors d'état de nuire.

Eva le regarda bouche bée, impossible d'articuler une phrase. Puis elle sourit timidement, tout en essuyant une lamre qui coulait sur sa joue. Elle finit par réussir à prononcer ce simple mot : “merci”.

L'après midi même, après que la police ait procédée à l'interrogatoire des principaux témoins sur les lieux même du braquage, l'inspecteur en charge de l'enquête demanda à Eva de le suivre à l'écart, dans un petit bureau de la banque. Il était petit, maigre et avait de larges cernes sous les yeux. Il commença d'une voix nasillarde :
Votre robot a fait quelque chose d'exceptionnel aujourd'hui. Il a mis hors d'état de nuire 2 dangereux braqueurs. Pour ça, nous lui sommes redevables. (L'inspecteur but une gorgée de café avant de reprendre) Mais cela aurait pu mal tourner. Il aurait pu causer la mort d'autres personnes. Plus grave, il a violé l'une des règles fondamentales de la robotique : attaquer l'espèce humaine. Votre robot est incontestablement considérablement déréglé, voire dangereux. Vous comprendrez donc aisément que nous devons le détruire.

Eva, les yeux embués de larmes, inclina la tête. Elle savait qu'argumenter ne servirait à rien. Mais cela n'avait finalement pas d'importance. Elle était fière de son robot. En ce jour plus que jamais, DK18 méritait d'être appelé D'Artagnan...

Le financier et la femme robot - nouvelle de SF

- Elle est comme je le souhaitais ? demanda d'un air soupçonneux Matthieu Bergon en examinant la forme inanimée devant lui.
- Tous vos désirs ont été pris en compte, répondit le docteur Nathan Webber, d'une voix faible et hésitante. Dans la limite des technologies existantes, bien évidemment...
- Evidemment...reprit pensivement Matthieu, tout en touchant pour la 1ère fois d'une main ferme la femme robot immobile devant lui pour vérifier la qualité du travail.

La pièce dans laquelle se trouvait les 2 hommes était plongée dans l'obscurité. Seule la femme robot était éclairée d'un halo puissant de lumière bleutée provenant à la fois du plafond et du sol.

Le robot était encore recouvert d'électrodes et de fils. Son corps nu ressemblait à s'y méprendre à celui d'une femme normale, mise à part que celui-ci était parfait. La lumière bleue révélait les formes généreuses de la jeune femme, ses traits doux et son regard pénétrant.

- Elle nous voit ? entama soudainement Matthieu, son regard plongé dans les yeux bleus du robot.
- Oui, j'ai activé ses fonctions visuelles. Mais son corps est envore en mode pause pour l'instant.
- C'est pourquoi elle ne respire pas ?
- En effet. Vous voulez que je la mette en marche tout de suite ?
- Non attendez encore. Je souhaite encore l'observer immobile.

Matthieu Bergon était un financier redoutable. Un financier qui avait toujours su deviner les tendances du marché, dirigeant fondateur d'une des plus grandes banques d'investissement au niveau mondial. Un homme qui ne s'autorisait que très peu de loisirs, rationnel et froid. Son crane rasé de près, sa large mâchoire et ses yeux perçants lui donnaient un air de prédateur. Rare étaient les personnes qui osaient le défier ou remettre en cause ses paroles. Une fois qu'il se lançait dans un projet, rien ne pouvait lui faire faire marche arrière.

Le petit homme à lunettes à côté de lui, qui dépassait à peine les 1m60 était à peu près tout son contraire. Toujours hésitant, il doutait de chacune de ces actions, ce qui le poussait à systématiquement refaire 3 fois les mêmes calculs pour s'assurer qu'il n'y ait aucune erreur. Depuis son plus jeune âge, plutôt que de lutter contre sa timidité naturelle, il avait pris la décision de se terrer dans un laboratoire pour ne pas avoir à affronter le monde extérieur. Très intelligent et travailleur infatigable, il était reconnu dans la communauté scientifique pour ses connaissances poussées en robotique. Il était ainsi apparu comme le candidat idéal aux yeux de Matthieu pour mener à bien ce projet.

En regardant à nouveau le robot, Matthieu poussa intérieurement un soupir de soulagement. Enfin, le Dr Webber avait terminé... Depuis qu'il l'avait contacté il y a 2 ans de cela en lui promettant de le payer grassement, il s'était demandé à plusieurs reprises s'il avait bien fait de s'en remettre à ce scientifique perfectionniste. Pour Matthieu, éternel impatient, les 2 ans avaient parus interminables. Enfin, il n'allait pu avoir à supporter les excuses et les explications interminables de Webber, ni sa voix balbutiante qui avait le don de l'exaspérer.

Eve, son robot personnel, venait de naître...

Le Dr Webber l'interrompit dans ses pensées en toussotant avant d'entamer :
- M. Bergon, si je puis me permettre, nous pourrions discuter des derniers détails dans le salon adjacent, nous serions plus confortablement installés, enfin si vous le souhaitez. Je ne fais que l'hypothèse que vous préféreriez mais c'est à vous de pendre la décis...
- Allons-y, le coupa Matthieu d'un ton sec avant de se diriger d'un pas vif vers la porte menant au salon.

Le Dr Webber se mit à trottiner pour le suivre et réussit à le devancer afin de taper le code menant à son salon personnel. Il fit ensuite signe à Matthieu d'entrer,puis de s'installer sur le canapé au milieu de la pièce.

Aux yeux de Matthieu, le salon de Webber était la seule pièce qu'il appréciait dans cette demeure souterraine. Le canapé en cuir noir était particulièrement confortable et il suffisait de taper sur un bouton pour qu'un robot vous apporte les rafraichissements souhaités quelques minutes plus tard. Il se cala donc au fond du fauteuil avant de prendre la parole de sa voix forte qui effrayait tant de ses employés dans sa banque d'investissement :

- De quels détails souhaitiez-vous que nous parlons ? Et je vous en prie, allez droit au fait, je n'ai pas de temps à perdre.
- A vrai dire, je voulais faire un point avec vous sur sa programmation, ce qui se passera dans sa tête si vous préférez...
- Que voulez-vous rajouter sur ce point ? Je pensais avoir été assez clair dans le brief que je vous ai transmis.
- Vous m'avez demandé de la faire penser comme une humaine et de la faire à l'image de votre femme idéale, tout en faisant en sorte que personne ne puisse deviner qu'elle n'est pas humaine. En fait, elle sait qu'elle est un robot mais a reçu l'instruction de ne jamais le révéler. (Webber retira ses lunettes et se mit à les frotter frénétiquement). Vous avez également souhaité qu'elle vous aime pour vous et pas juste votre argent et qu'elle ose vous tenir tête.
- Oui, tout à fait. Et alors ?
- Cette programmation très spécifique pour un robot est ce qui m'a pris le plus de temps. J'ai fait en sorte qu'elle soit attiré par votre physique et votre personnalité particulière tout en restant suffisamment indépendante pour avoir ses propres envies, ses propres opinions.
- Vous vous répétez, Webber...
- La plupart des robots sont soumis et font ce qu'on leur demande. Eve est sur ce point très originale. Elle ressent des émotions et fait ses propres choix, qui peuvent être contraire à ce que vous lui aviez demandé. En d'autres termes, elle est imprévisible.
- Oui, c'est justement ce que je voulais, reprit Matthieu, qui commençait à perdre patience.
- Tant mieux. Je voulais juste vous prévenir que je ne peux être responsable en aucun cas pour ses actes futurs étant donné qu'elle prendra ses décisions de son propre chef.
- Evidemment. Je peux même vous signer un papier sur ce point si ça peut vous rassurer, vous garantissant que je ne remettrai pas en cause le paiement que je vous ai versé. Sauf si elle est défectueuse bien entendu.
- Oui, effectivement, je préférerais. A vrai dire, j'ai pris la liberté de le préparer. (Il se leva et se dirigea vers une sorte de coffre fort dans un coin de la pièce. Il en sortit délicatement un papier cacheté et un stylo plume qu'il s'empressa de ramener à Matthieu Bergon). Signez ici, s'il vous plaît.
- Voilà dit Matthieu en s'exécutant promptement. C'est fait. Je peux l'emmener, maintenant ?
- Dans quelques minutes. Laissez moi juste le temps de finir d'activer ses fonctions vitales.

Le Dr Webber sortit en courant de la salle une demi heure avant de revenir un sourire aux lèvres :
- Elle est prête !
- Voilà le reste de la somme que je devais vous payer, annonça Matthieu en tendant négligemment un chèque à Webber.
- Merci, se réjouit Webber en se saisissant religieusement du chèque tout en contemplant la somme indiquée en bas de celui-ci. Cela va me permettre de financer de nouvelles recherches !
- Tant mieux pour vous. Où est-elle ?
- Elle vous attend dans la salle adjacente, par là. Je l'ai vêtu de blanc, sa couleur préférée.

En rentrant dans la petite pièce où l'attendait le robot, au sein de laquelle Webber avait allumé un néon puissant, Matthieu fut subjugué par le côté humain de la jeune femme qui était là, debout devant lui et qui lui souriait en se caressant la nuque d'un air gêné. Elle était magnifique. Matthieu en resta bouche bée. Pour la première fois depuis de très nombreuses années, celui que tout le monde appelait le requin, le redoutable Matthieu Bergon, se retrouvait déstabilisé, à court de mots. Lorsqu'elle était immobile, au milieu de la pièce, elle n'était encore à ses yeux qu'un robot. Mais désormais qu'elle était animée, il avait l'impression d'être face à une femme en chair et en os. A ce moment précis, il dût reconnaître intérieurement que Webber avait fait un travail extraordinaire.

C'est elle qui brisa la glace en premier en se rapprochant de lui :
- Vous devez être Matthieu ? Commença-t-elle en s'arrêtant à moins d'un mètre de lui. Sa voix était suave et douce, comme l'avait demandé Matthieu.
- Oui, en effet. Et vous êtes Eve ?
- Vous êtes très bien informée, reprit-elle en souriant de plus belle. Je sais que c'est vous qui êtes à l'origine de ma création et je voulais vous remercier pour ça.
- Oh. Vous savez. Ce n'est rien, répondit Matthieu maladroitement, d'une voix peu assurée.
- Ce sera notre secret, ne vous inquiétez pas. Vous avez envie d'aller boire un verre ? J'aimerais bien faire plus ample connaissance avec vous.
- Oui, pourquoi pas ? Je connais un endroit sympa près d'ici. Ils font de très bons cocktails.
- Tant mieux ! J'adore les Tequila sunrise ! Au fait, ça ne vous dérange pas si je vous tutoie ?
- Non, je vous en prie...Enfin, je t'en prie.
- Bon alors, allons-y ! Je suis pressé de voir le soleil et la nature avec toi ! conclut-elle en lui prenant la main.

Une semaine plus tard, Matthieu l'embrassait pour la 1ère fois dans le parc des buttes chaumont, sous un beau soleil. 3 semaines plus tard, ils faisaient l'amour pour la 1ère fois dans une chambre d'hôtel luxueuse à Venise. 2 mois plus tard, Matthieu la demandait en mariage sur le toit d'un gratte ciel New-Yorkais.

Le financier avait redécouvert avec Eve le sens du mot amour, partage, plaisir. Il avait l'impression de repartir de zéro avec Eve, de revivre ses 1ers atermoiements amoureux. Elle l'aimait. Pas d'un amour aveugle ou intéressé. Elle l'aimait point, pour lui, pour sa personnalité. Et lui aussi l'aimait, plus qu'il n'avait jamais aimé. Pour Matthieu, Eve n'était pas un robot, c'était une femme, que tout le monde appréciait d'ailleurs pour sa gentillesse d'une part et d'autre part pour ses opinions fortes,qu'elle n'hésitait pas à défendre quand elle pensait que cela s'imposait. Le terrible financier directeur d'une des plus grandes banques d'investissement du monde était redevenu un petit garçon amoureux. Il délaissait de plus en plus son travail pour Eve. A vrai dire, il était en train de changer progressivement et plus personne ne le reconnaissait. Sa haine envers les autres qu'il considérait auparavant systématiquement comme des idiots, son arrogance, sa voix froide et cruelle, toutes ses anciennes caractéristiques s'estompaient progressivement pour laisser la place à une homme nouveau : plus calme, plus patient, plus à l'écoute des autres.
Sa banque d'investissement, dont Matthieu ne s'occupait plus qu'épisodiquement, commença à battre de l'aile. Son leader implacable et pragmatique n'existait plus. Au bout d'1 an, suite à plusieurs mauvais choix et à une affaire de corruption au sein du conseil d'administration, l'établissement bancaire finit par faire faillite. Matthieu ne s'en préoccupa guère, continuant à dépenser l'argent qui lui restait pour Eve, pour leur mariage.

Et c'est alors qu'un jour, alors qu'ils étaient tous deux installés à une table d'un restaurant parisien dont la nourriture était moyenne (par manque d'argent, Matthieu avait dû revoir à la baisse ses goûts en matière de gastronomie), Eve entama d'une voix où perçait de la tristesse :
- Mat (elle le surnommait ainsi), il faut qu'on parle.
- Oui, bien sûr. De quoi ? Je sais que tu aurais préféré partir en vacances la semaine prochaine à Hawaï mais je vais bientôt trouver un travail qui nous permettra de partir loin...
- Non, ce n'est pas de ça que je veux te parler. Je veux qu'on parle de nous deux.
- Oui, si tu veux, répondit Matthieu d'une voix qui commençait à devenir tremblotante. Que se passe-t-il ?
- Je ne suis plus amoureuse de toi, affirma froidement Eve, en le regardant droit dans les yeux.
- Quoi ! s'exclama Matthieu. Mais ce n'est pas possible ! cria-t-il en se levant sans se soucier que les autres tables puissent entendre ce qu'il disait. Tu es un robot et tu es programmé pour m'aimer ! Webber t'a créé ainsi !
- Webber m'a créé pour aimer Matthieu Bergon, le ponte de la finance, celui que tu étais à l'époque. L'homme riche, implacable, froid et intransigeant avec les autres. Un homme qui n'avait peur de rien ni de personne. Un homme qui n'aimait personne, à part lui-même. Depuis, tu as changé et je n'aime pas le nouveau Matthieu Bergon. Je suis désolé mais je suis programmé ainsi. Rationnellement, je vois bien que tu es devenu un homme meilleur, plus gentil. Mais ce n'est pas ces facettes de ta personnalité que Nathan voulait que j'aime chez toi, sans doute parce qu'il savait que tu n'étais pas comme ça à l'époque. (Elle se leva de table, se saisissant de son sac à main Louis Vuitton) Je te quitte Matthieu. De toute façon, tu n'as plus besoin de moi. Tu peux aimer une femme humaine à présent, qui t'aimera pour ce que tu es devenu. Adieu.
Eve se dirigea vers la sortie du restaurant, se retourna furtivement en passant la porte, mimant un dernier baiser. Puis elle sourit et s'enfonça dans la foule bigarrée qui marchait sur le trottoir.
Matthieu fit quelques pas dans la direction où elle était partie, pensant tout d'abord lui courir après. Puis il repensa à Webber. Quel incapable ! Il allait comprendre ce que ça faisait d'affronter un Matthieu Bergon en colère !

Ce soir là, Matthieu, qui ne se sentait pas la force d'aller voir Webber, rentra chez lui et pleura, pour la 1ère fois de sa vie d'adulte. Finalement, à cause d'Eve, il était redevenu un humain...